J5 : 5 questions pour un Lillois. 

Jeudi, c’était repos. On est parti de Caen en train jusqu’à Lille. Veuillez nous excuser, c’est pour mieux retrouver nos amis, dont Enzo, ce gars du coin, qui nous accueille avev Jérémie. Cinq questions pour nous parler de sa ville et de cette région qu’il aime, connait et veut parfois changer. On a pris quelques photos pour illustrer ses enrichissantes réponses. 

1. Salut Enzo. Peux-tu te présenter stp?

Donc je m’appelle Enzo, même si je ne suis pas italien. Je suis né près de Lille il y a 27 ans et j’ai toujours vécu ici, à part 3 ans d’études à Paris. Et sinon je suis écolo, végétarien et gay. Pas toujours dans cet ordre-là.

2. Pour toi, Lille c’est quoi?

C’est chez moi. Ça ne veut peut-être pas dire grand-chose mais c’est une ville où l’on se sent facilement à l’aise, on l’on se sent vite « chez soi » justement. 

Une ville où les gens se brassent, où l’on se parle, où les frontières sociales, ethniques, culturelles s’effacent peut-être plus vite qu’ailleurs. Lille c’est une métropole frontalière justement, comme il n’en existe nulle part en France. Quand on passe de Tourcoing à Mouscron, on ne voit pas qu’on change de pays.

Et puis c’est surtout une ville d’une grande diversité. Sociale bien sûr, car c’est une des rares grandes villes où vivent encore des classes très populaires même si elles subissent aussi une forme de relégation. Mais il y aussi une forte diversité culturelle, historique, qui se voit dans l’architecture. L’identité des quartiers lillois est très forte. Passer du Vieux Lille à Wazemmes est un voyage en soi.

3. Ouais mais en quoi c’est différent de Paris alors?

Paris est haussmannien. Même si certains quartiers gardent leur identité propre (Montmartre, le quartier latin, etc.), la ville est beaucoup plus homogène. Et la ségrégation spatiale est beaucoup plus forte en Ile-de-France, on s’y mélange moins

A Lille, tu commences le voyage dans le Vieux Lille médiéval avec ses rues pavées étroites jusqu’à la Grand’Place qui était une plaque tournante commerciale en Europe au Moyen-Âge.Tu enchaînes avec la Vieille Bourse qui est un exemple unique en France d’architecture baroque, héritage de notre passé espagnol.

Puis la place de la République et la Citadelle, les constructions ayant suivi la conquête de Lille en 1667 par Louis XIV, dans un pur style classique français. Tu descends vers les faubourgs ouvriers du XIXe siècle, avec les courées, ses habitats typiques du Nord, que le contremaître venait fermer le soir pour que l’ouvrier n’aille pas boire (ah le patronat catho-social du Nord…). 

Puis les barres HLM de Lille-Sud, lourd héritage des Trente (pas si) glorieuses. Et tu termines dans les nouveaux quartiers comme Euralille, qui manque bien souvent d’âme malheureusement. 
Marcher dans Lille c’est se mouvoir dans une Histoire qui s’écrit encore, on le voit avec la friche sur l’ancienne gare de marchandise Saint-Sauveur, qui est la plus grande friche d’Europe, en plein cœur de la ville.

4. Qu’est-ce qui te désole le plus, ici ?

La première chose c’est la méconnaissance que les Lillois ont des richesses de leur ville. C’est plus que de l’humilité je crois : il y a un vrai sentiment d’infériorité par rapport au reste de la France. Il faudrait davantage mettre en valeur notre patrimoine, et pas seulement les « monuments historiques ». Nous avons une grande richesse, c’est la population et sa diversité. On ferait mieux d’investir là-dessus plutôt que de jeter l’argent par les fenêtres à coups d’opérations « culturelles » marketing.

Et puis même si nous sommes une ville très ouverte, conviviale, métissée, je sens qu’ici aussi les identités se crispent, et ça m’inquiète. Le FN y est encore « bas » par rapport au reste de la région, mais il dépasse désormais allègrement les 20%. Dans une région terre d’immigration, qui n’est française que depuis 3 siècles et demi (et même 70 ans puisqu’entre 1940 et 1944 nous étions rattachés à la Belgique), le concept de « Français de souche » est un non-sens total. Et construire une frontière hermétique ici, entre la France et la Belgique, ça relève de la gageure… 

Nous avons toujours été une terre de commerce, d’échanges, de brassage. C’est ça notre identité.

5. On parle souvent de la chaleur humaine du Nord. Ça te semble correct? Quelles sont les valeurs de ta Région et de ta ville pour toi ?

On sort d’une mini-canicule, preuve que la chaleur est aussi un peu dehors !

Plus sérieusement oui ça me semble vrai. Evidemment tout n’est pas idyllique mais la ville porte en son âme une tradition d’accueil. Même si elle est fortement égratignée par ce qu’on fait subir aux Roms ou aux réfugiés…

Je pense que ça vient évidemment du passé commercial (au sens large) de notre ville. Mais c’est aussi un héritage du catholicisme social encore très présent dans la région, qui véhicule des valeurs d’humilité, de partage. Je le reconnais d’autant plus que je suis athée et même apostat.

Et puis c’est bien sûr aussi une région où la valeur de l’effort, du travail, est omniprésente, même si elle a parfois mené aux pires dérives : la pollution, la dégradation de nos sols, la précarité. C’est encore une valeur qui porte, et qui accentue sans doute ici plus d’ailleurs le sentiment de déclassement face au chômage et à la désindustrialisation.

Et enfin je crois que c’est une région d’innovation, sociale et écolo. Nous avons été la région de la première éolienne, du premier lycée HQE, de la première maison de la culture. C’est ici qu’ont été inventées les mutuelles, ici qu’a pris forme le mouvement social ouvrier, ici qu’ont eu lieu les première luttes urbaines, à Roubaix. On est très loin de l’image d’une région repliée sur elle-même que certains aiment véhiculer.

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